Au bout de la violence : le témoignage poignant d'une ex-femme de caïd

Elina Feriel : « Je raconte mon histoire pour que cela n’arrive pas aux autres »

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Elina, présentez-vous, quel est votre parcours ?

Je n’ai pas encore de métier, je viens d’écrire un livre. Normalement, je dois même en faire un deuxième. Quant à mon parcours, il ressemble à celui de n’importe quelle fille de cité, tout simplement…

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

J’ai écrit ce livre d’abord pour moi, comme une thérapie. Je n’étais pas pour tout ce qui était psychologue, m’allonger, discuter etc. Je suis assez grande pour réfléchir toute seule. Au fil de l’écriture, je me suis rendue compte, malgré moi, que j’avais une sorte d’écriture « militantiste ». Ce livre est comme un message d’espoir car malgré toutes les galères que j’ai subies, je suis encore là, j’en suis arrivée à bout et je raconte mon histoire pour que cela n’arrive pas aux autres.

Était-ce une forme de délivrance pour vous ?

C’était un exutoire complet ! J’ai mis des mots sur ce qui n’allait pas. J’ai pris du recul, chose que je n’arrivais pas à faire avant. Je peux désormais aborder sereinement la deuxième partie de ma vie. La fille qui est dans le livre fait partie de moi mais c’est une autre femme.

Depuis l’écriture de votre livre, quel regard les gens portent sur vous?

En ce moment, je m’en prends plein la figure ! Bien entendu, je reste la femme d’un caïd, d’un voyou et de tout ce qui s’en suit. J’ai profité soi-disant du système, or si vous avez lu mon livre, je ne vois pas en quoi. J’étais une fille sans argent et un jour, une personne m’a prise et m’a dit : « tu ne manqueras plus de rien ! » et non pas : « tu vivras dans le luxe ! ». Il y a une grosse nuance. Et maintenant, on me dit : « tu viens pleurer ! ». Je ne pleure personne, je suis une fille fière. T’es salie par les gens que tu défends, ce qui me rend dingue. On me traite de « sale arabe » aussi ! Je suis plus française que ces gens là. Je suis une fille de Marianne !

Malgré tous ces drames vécus,  avez-vous réussi à vous reconstruire?

J’essaye… c’est en cours de construction plutôt. Ce n’est pas un château de cartes, ni une maison de paille que je construis mais quelque chose de bien solide. Après, qu’est-ce que ça va donner, je n’en sais rien. En tout cas, j’ai décidé de faire le contraire de ce à quoi on me prédestinait. Pour les gens, dans les cités, c’est soit la prison ou la morgue pour les garçons ou alors le foulard et les coups pour les filles. Eh bien moi, je dis non ! C’est un pied de nez à tout ceci. Désormais, je suis avec un officier de la marine nationale, « un français de pure souche » et tout se passe bien. Il n’y a pas de problème de religion. Mes enfants et moi sommes musulmans et on le restera. Il le sait et l’a accepté. Il est athée et fait ce qu’il veut. On n’est bien donc pas tous des fous ou des intégristes.

Avez-vous encore des difficultés à vous attacher un homme ?

Je ne crois plus à l’homme avec lequel on finira sa vie. Tu l’espères mais tu sais qu’il n’y a rien de certain. Je ne suis pas fleur bleue, je ne crois pas au prince charmant, à l’amour éternel et aux bonnes fins. J’ai plutôt tendance à être pessimiste. Mais, mon nouveau compagnon rééquilibre la donne. Je suis attachée à lui mais j’ai quand même une partie de moi qui est morte et enterrée. La relation amoureuse me fait peur…

Votre fils ainé, Yanis, est-il votre pilier ?

Il l’a toujours été. C’est celui qui a fait que je me suis relevée de tout ! Lui comme mes autres enfants, mais lui a plus vécu mes drames. On a une relation fusionnelle. C’est mon petit homme, mon homme à moi. C’est le seul qui pourra me faire changer s’il n’est pas d’accord. Les seules voix que j’écoute ce sont celles de mes enfants maintenant.


Quel conseil donneriez-vous aux femmes qui sont « épouse de caïd » et qui voudraient s’en sortir ?

Je leur dirais de ne pas se leurrer. Leurs maris, pour la plupart, les trompent. Argent = filles faciles à côté ! Les garçons les plus sollicités sont ceux qui ont de l’argent. Être frappé ce n’est pas normal. Un homme ne montre pas son amour lorsqu’il vous frappe. On ne frappe pas une femme et on n’a pas à se laisser frapper. Et qu’elles arrêtent de rêver, elles vont finir au parloir ou dans les morgues comme moi. Je peux vous l’assurer, il faut avoir les épaules pour recommencer à vivre. C’est dur… partez si vous le pouvez ! Personne ne vous aidera.

Vous en parlez dans votre livre, vous vous faites frapper et les copains de votre mari regardent sans réagir...

Oui ils disaient : « C’est sa femme, il sait ce qu’il fait. On n’a pas à se mêler, c’est un manque de respect pour lui. » Et eux, ils se respectaient !? Je vois une femme dans la rue se faire frapper, l’homme peut mesurer deux mètres, je me battrai contre lui. Je ne supporte plus ça. J’ai trop reçu de coups. Cela a fait de moi un animal, c’est-à-dire, totalement inconsciente du danger. N’importe qui pouvait me titiller, je lui rentrais dedans : une agressive totale ! Maintenant, je me contrôle tout de même.

Personne ne vous a dit de partir ?

Non. Sa famille le savait. C’était surtout : « Ne le quitte pas car sans toi il deviendra une merde ! ». Il fallait que je subisse. Et maintenant, que j’ai écrit le livre, ma belle-famille me crache dessus.  Ils disent que j’ai sali la mémoire de leur fils et pourtant ils ont été témoins de ce que j’ai vécu et de tout ce que j’ai assumé. Je ne l’ai jamais abandonné de son vivant. J’étais la fille la plus sérieuse de mon quartier, j’étais une référence.  J’étais la femme de Sabri ! Mais j’avais des œillères, je ne pouvais ni regarder à droite, ni à gauche. Je vivais dans la peur de me faire draguer car sinon c’était moi la fautive.

Pensez-vous qu’un jour les trafics cesseront dans les cités ou est-ce un problème bien trop grand pour être résolu ?

Ce n’est pas trop grand comme problème, ce n’est pas vrai. Ils savent très bien où taper. A Marseille, les voyous mangent avec les politiciens. Le délinquant de quartier ce n’est pas le voyou. Le délinquant c’est le délinquant. Mais le gros voyou, c’est celui qui s’en met plein les poches et qui porte un costar cravate, une mallette. Il dine avec les avocats, les juges, les flics et les politiciens. Ce n’est pas le petit délinquant de quartier qu’on amène dans les beaux endroits… il sert de bouc émissaire celui-là alors que l’autre s’enrichit. La plupart des jeunes qui entrent en prison n’ont pas d'argent de côté. Et qui fait les mandats après ? Maman !

Avez-vous un conseil pour les jeunes des quartiers « difficiles » qui veulent s’en sortir ?

Lâchez-pas le morceau ! Parce que si ce ne sont pas eux qui se battent, personne ne se battra. Il faut se réveiller et prouver. Il faut montrer que les gens de banlieue sont là et qu’on existe.

Qu’attendez-vous des politiques ?

J’attends qu’ils arrêtent de pointer du doigt les quartiers, qu’ils assainissent toute la corruption chez eux et après ils iront assainir les quartiers. Je suis une fille qui a des principes. A Marseille, je ne vois pas beaucoup de politiciens qui ont des principes. Et chez les flics, je n’en vois aucun ! Il y a des policiers qui sont capables de vendre leur indic à des voyous.

Avez-vous de la rancœur contre les médias ?

De la rancœur, non. Mais pour moi, tout ce qu’il y a dans les médias est faux. Ils vont montrer une facette et pas une autre, en gros, uniquement ce qu’ils les arrangent. J’ai donc refusé certains médias. Je ne suis pas dans la politique du spectacle ou du sensationnel ! C’est du sang que j’ai sur moi, celui de mes hommes, de ma famille et il n’y a personne qui peut jouer avec ça. Ce n’est ni un amusement, ni un spectacle, ni un film, c’est la réalité.

Vous avez déclarée : « Aujourd’hui, les femmes c’est soit le niqab, soit Nabilla », où avez-vous voulu en venir ?

J’ai vu que ça a fait un « buzz ». Tout le monde a repris cette phrase. C’est malheureux qu’on n’ait retenu que Nabilla. Ce qui prouve l’impact que cette fille a eu. Au départ, je ne voulais pas citer son nom. Mais j’ai assumée, alors j’ai dit que je parlais de Nabilla. Mais ce que j’ai dit, je le pense sincèrement. Les gens pensent que la femme musulmane n’a pas de cerveau donc la femme voilée intégralement a été automatiquement forcée. Qu’est-ce que c’est cette idée reçue ? On porte le voile parce que l’on a envie de le porter et qu’on aime notre religion. On est sous une constitution et on doit respecter la liberté de culte à part si cela peut nous mettre en danger. En quoi un voile met en danger la population ? Ce qui me choque le plus, c’est de voir une fille habillée comme Nabilla plutôt qu’une fille qui porte le voile. Pourtant, je mets des mini-jupes, je vais danser, je bois mais je ne me fais pas pincer les tétons par un milliardaire que je ne connais pas car je me respecte.

Comment envisagez-vous l’avenir ? Le voyez-vous près ou loin de Marseille ?

J’ai compris qu’il ne faut pas faire de plans sur la comète. Ce que j’aimerais c’est faire un deuxième livre donc je vais être réellement écrivain. Pour le moment, je ne me considère pas encore comme tel. Je ne reviendrai pas vivre à Marseille, je n’en ai pas envie. Je reviendrai pourquoi ? Pour que mes enfants soient au chômage et finissent délinquants ? Non merci.

altAu bout de la violence : Les quartiers Nord ont tué les trois hommes de ma vie
écrit par Elina Feriel
aux Editions Gawsewitch / Balland
paru le 15 mai 2013
Prix : 19,90 euros

 

Propos receuillis par Christopher Dyvrande
22/05/13


Les commentaires

elina_feriel

Auteure du livre Au bout de la violence, Elina Fériel est une femme au caractère bien trempé. Ex-femme de caïd, elle a vu son mari, son frère et l’homme avec qui elle avait refait sa vie, tomber sous les balles à Marseille. Une femme forte et courageuse qui répond sans détour à nos questions.

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